L’ennui comme bruit de fond... D’un printemps à l’autre, entre 2009 et 2010, chaque dimanche, pendant une heure, Élodie Merland a attendu patiemment, à l’intérieur de cabines téléphoniques situées à Toulon, Dunkerque ou leurs environs, les coups de fil de personnes qu’elle avait conviées à l’écouter. Elle dressait, à qui voulait bien l’appeler, les tableaux décrivant son environnement immédiat. En direction des quatre points cardinaux, le fil de sa voix exposait en une dizaine de minutes des paysages inaccessibles au regard de ses auditeurs, à des lieues où sa présence effective prenait racine (Les galeries d’une heure). Des récits descriptifs, dénués de toute interprétation ou sentiment, révélaient simplement ce que l’artiste pouvait voir depuis ses galeries improvisées et provisoires : « Je regarde vers le Nord, des voitures sont garées sur un petit parking. », « Vers le Sud, je vois un immeuble de couleur beige qui comporte quatre étages, des géraniums rouges et roses sont sur un balcon. », « Le ciel est nuageux. », « Je vois une publicité pour du maquillage, l’actrice Julia Roberts est en photo. », « Le sol est un peu verdi par de la mousse. », « Un insecte microscopique vole autour de moi. », « Une cabine téléphonique est à vingt centimètres de ma galerie, une petite fille y entre, elle attrape le combiné qui est suspendu dans le vide et fait semblant de téléphoner. », « Sur un des murs, je lis le nom d’une rue qui part vers l’Est : “Rue des poètes”. »... Son attente se soldait parfois par un lapidaire « Aucun appel. »... Ces notes ne vont pas sans rappeler les « esquisses perceptives » composées entre 1963 et 1968 par Rémy Zaugg pour sa Constitution d’un tableau. Celui-ci s’évertuait à « dire », au moyen de mots agencés sur des ensembles tabulaires, sa perception de la peinture de Paul Cézanne, La maison du pendu (1872-1873) : « angle du faîte, extrémité : minuscule tache rouge . . . . collines bleutées grises violacées sur le ciel clair bleuté jauni . . . . grand toit foncé violet »... Au long de quatre saisons, Élodie Merland a porté attention à un milieu urbain considéré par beaucoup comme quelconque ou anodin. Ses récits factuels n’en ont pas moins rendu pittoresque l’insignifiance du quotidien. Quotidien ou, pour reprendre les mots de Georges Perec au sujet de sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien en 1974, « ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance ». Assis à un café de la place Saint-Sulpice, l’écrivain avait passé trois journées à consigner ce qu’il observait : « Au-dessus de la porte du n° 1, il y a un fronton triangulaire. Le magasin de gauche, peint en bleu, avec une tente rouge déchirée pendante, est fermé. »... Pittoresque, c’est-à-dire « digne d’être peint », selon la formulation de Gérard de Lairesse, peintre devenu aveugle à la fin de sa vie, afin de définir le terme néerlandais « schilderachtig » (Het groot schilderboek, 1707). Toutefois, Les galeries d’une heure ouvraient le champ sensitif de ses auditeurs non pas à ce qui a été peint, mais à ce qui pourrait être peint. Qui plus est, la voix d’Élodie Merland donnait à entendre en direct ce qui est. Publié en 2011, le recueil de ses paroles prononcées donne quant à lui à lire ce qui a été.
L’oeuvre prolonge en somme la vision plurimillénaire corrélant l’art au mystère de la présence, de la disparition et de la remembrance, et revêt à ce titre une dimension spectrale, au sens où l’entendaient Jacques Derrida et Bernard Stiegler à propos des technologies de télécommunication (Échographies de la télévision, 1996). Ces dernières brouillent en effet toute catégorisation trop tranchée entre l’être et le non-être. Le « ici » d’une phrase prononcée au téléphone ne tient jamais de l’évidence. Le dispositif technique, dont l’étymologie implique l’expression d’un son vocal (phônê) à distance (têle), assure une double présence de la voix : elle franchit, sans proximité ni continuité, les limites de sa portée naturelle. De son côté, la transcription textuelle réactualise à sa manière des existences passées.
À l’issue de l’année écoulée à collecter ses tableaux téléphonés, Élodie Merland a organisé un Concert pour 52 cabines téléphoniques au sein du LAAC, un musée dunkerquois. Synchronisés à l’aide d’un chronomètre digital, autant d’interprètes, un téléphone portable à la main, lisaient une partition qui leur avait été attribuée, ponctuée par des appels à effectuer au cours de dix minutes (le temps consacré précédemment à chaque destinataire des galeries d’une heure) : des femmes et des hommes composaient ainsi les numéros des cabines que l’artiste esseulée avait occupées durant ses jours d’errance. Tandis que les sonneries retentissaient de part en part des deux agglomérations portuaires, l’une à l’opposé de l’autre sur l’Hexagone, les auditeurs qui assistaient à la représentation portaient leur regard vers l’inaudible : ils pouvaient observer cinquante-deux instrumentistes appeler et attendre, les écouter prêter l’oreille aux tonalités résonnant aux extrémités du réseau public de télécommunication.
Le cadran à cristaux liquides de quatre des appareils utilisés pendant Les galeries d’une heure affichait ce message prémonitoire : « HORS SERVICE »... Près de dix ans plus tard, Élodie Merland est retournée sur les lieux de ses descriptions : aucun ne conserve de cabine téléphonique depuis l’abrogation du service universel de la publiphonie et le démantèlement massif et définitif qui s’en est suivi. Certains gardent encore la trace de l’implantation antérieure (le bitume équarri et dépareillé...), tandis que d’autres sont parfois totalement méconnaissables (un sol refait à neuf, une végétation qui a repris le dessus, une réfection irréversible du paysage urbain...), ne laissant rien deviner de ce qu’il y avait eu auparavant sur place. L’artiste a alors pris en photographie ces espaces dépourvus de leur édifice exigu, réalisant sa série Hors service (2018-2021). Si sa démarche s’apparente en quelque sorte à celle de Bernd et Hilla Becher, qui ont rassemblé des répertoires de bâtiments utilitaires, elle s’en écarte tout autant. Faisant prévaloir l’intention de prise de vue, elle ne documente pas ce qui existe : elle se réfère à une configuration du réel à présent disparue. Ces images sans présence manifeste de l’objet visé se rapprochent, à un certain égard, des « paysages stratigraphiques vides et lacunaires » (Gilles Deleuze, L’image-temps, 1985) filmés par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Néanmoins, elles évoquent, non pas ce qui a été enfoui, mais ce qui a été effacé. De surcroît, elles ne font pas non plus référence aux évènements tragiques de l’Histoire, mais aux milliards de petites histoires non enregistrées, jugées futiles et inénarrables, qui se sont échangées par le biais de centaines de milliers de cabines téléphoniques, aujourd’hui obsolètes.
Au delà de la variation sur un même thème, Les galeries d’une heure, Concert pour 52 cabines téléphoniques et Hors service ont l’envergure d’une épopée contemporaine. Si celle-ci narre en arrière-plan la grandeur et la décadence d’un moyen de télécommunication de masse, elle évoque surtout la déréliction d’un usage social répandu qui a touché des millions d’individus. Nombre d’entre eux y cherchaient à fuir la solitude. Plus encore que la mort physique, c’est bien la mort sociale qui, chez certains groupes humains, signe l’effacement irrévocable : une déconnexion. La crainte primale de la mise à l’écart entraîne une course effrénée à créer du lien. Au début des années 2000, les spectres (yūrei) de Kaïro, un film de Kiyoshi Kurosawa, résumaient leur condition au milieu d’une société nippone hyper-connectée, confrontée à la montée en puissance de l’internet et ses conséquences, comme la désindividuation et l’exclusion : « La mort est un isolement éternel. » Dans sa quête de l’autre, Élodie Merland n’a pas, tel Bas Jan Ader en 1973 lors de son In search of the miraculous (One night in Los Angeles), parcouru les rues de la ville, une lampe-torche à la main. À l’abri de cabines téléphoniques, elle a réussi à faire oeuvre du désoeuvrement, grâce à une intimité partagée. La philosophe Simone Weil écrivait à l’un de ses amis en 1942 : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. Il est donné à très peu d’esprits de découvrir que les êtres et les choses existent. » Elle précisa par ailleurs « que jamais aucun effort de véritable attention n’est perdu ». Les galeries d’une heure témoignent ainsi d’une multitude de miracles anodins, dont celui, sortant infiniment plus de l’ordinaire, de la réciprocité. Il aura fallu que quelqu’un porte son regard sur l’artiste en train de scruter le monde qui l’entourait : « Une vieille dame lève la main, elle me demande du feu. »
Texte rédigé par Arnaud Dejeammes. L'attente et l'attention, in Hors service, 2021, pp. 5-11, Éditions Bruits de fond, Dunkerque.